Visions et Images


 

Par Alain Weber, directeur artistique du Festival

 

A. Weber

« Volontiers subversif parmi les siens et en rébellion contre tous les usages traditionnels, l’ethnographe apparaît respectueux jusqu’au conservatisme, dès que la société envisagée se trouve être différente de la sienne. »

Claude Lévi-Strauss, Tristes Tropiques


Cette réflexion de Claude Lévi-Strauss, dont on vient de fêter le centenaire, est loin d’être dépourvue de sens. Après la critique d’une société jugée figée dans ses conventions sociales, morales et religieuses est apparue la fascination pour les sociétés soucieuses de conserver leur héritage oral et identitaire face au raz de marée de la mondialisation. La contradiction étant le propre de l’homme, antagonisme et schizophrénie habitent le passionné d’Orient, autant fasciné par les mélopées rugueuses d’une vièle du désert que par les prouesses de son iPhone, dans un monde aussi triste que les Tropiques de Lévi-Strauss, où les sociétés traditionnelles, marginalisées par notre idolâtrie consommatrice, n’alimentent plus que l’imaginaire de l’industrie touristique. A cette constante, se rajoute une période de crise qui accentue les difficultés économiques de cette 11e édition et jette une ombre sur la venue de ces poètes des terres lointaines. Toutefois, entre onirisme et pragmatisme ambiant, les pièces du puzzle s’assemblent une nouvelle fois pour recomposer un Orient impressionniste, à la fois méditerranéen et asiatique.

Cette édition accorde entre autres une large place à l’Image. D’abord, celle traditionnelle et en « noir et blanc » du théâtre d’ombres javanais wayang kulit (Ki Enthus) : ses dieux et ses héros, entre ciel et terre, ombre et lumière, apparaissent et disparaissent sous la virulence rythmique d’un gamelan royal. Puis, celle contemporaine et en couleur, du programme Ciné Rama, qui est un hommage au cinéma de Bollywood et au regard qu’il porte sur l’histoire de l’Inde, ses traditions et ses dieux. Avec le ciné concert Prem Sanyas (La Lumière de l’Asie), film muet de Franz Osten évoquant l’enfance de Bouddha et mis en musique par l'Ensemble Divana, une bande-son appropriée est restituée à cette image d’un autre temps : celle des cours royales du Rajasthan, le Pays des Princes. Ce passé n’est pas si lointain, car malgré les bouleversements économiques, l’Inde reste inspirée par cette transe de l’âme que provoquent les grands maîtres comme Shashank, Pandit Vishwa Mohan Bhatt ou Pandit Debashish Bhattacharya, accueillis cette année. L’image de l’Inde est aussi une carte postale pour enfants, celle de Chota mela, « petite fête » ponctuée par les tours de magies de ces illusionnistes, fabricants de rêves et apprentis sorciers qui ont précédé l’artifice du cinéma.
Dans un autre imaginaire cinématographique, il y a la figure du musicien rom, exubérant et décadent, fêtard et fauché, sur fond de roulottes délabrées. C’est celui de Jag Virag et de ses chants campagnards, bien loin des violonistes de Sentimento Gipsy Paganini, héritiers des Tsiganes qui au XIXe siècle faisaient déjà tourner les robes longues dans les châteaux ou les jupons colorés des auberges hongroises…
L’univers gipsy est une extension de l’Inde, au même titre que la musique malbar (Tambours Sacrés de La Réunion). Les Malbars, qui après l’abolition de l’esclavage quittèrent l’Inde du Sud pour La Réunion, témoignent d’une autre francophonie, au cœur de l’Océan Indien.
Les poètes de Mayotte (Mâhadith Na Kawl), eux aussi partie intégrante d’une culture francophone, sont des fous de la parole révélée, fruit d’une extase qui « comme le ciel, révèle ses poèmes nus, à travers le martèlement mystique d’une pluie de mots » (Bob Dylan, Chimes of freedom).
L’insularité c’est aussi celle de la Méditerranée, là où les voix n’en forment qu’une, comme dans la Corse de Barbara Furtuna ou dans la Sardaigne des Tenores et du launeddas, cette triple clarinette en roseau antique.

En ces temps d’incertitudes, ces valeurs de transmission prennent d’autant plus de sens. La plupart de ces musiques, plus que de simples divertissements, expriment la vie et sont ancrées dans une mémoire qui les rend intemporelles. C’est sans doute leur plus fort atout face à l’avenir.

 



Orient et Rêve


 

Par Hervé de Charette, Président du Festival

 


« Dans la plaine les baladins
S'éloignent au long des jardins
Devant l'huis des auberges grises
Par les villages sans églises

Et les enfants s'en vont devant
Les autres suivent en rêvant
Chaque arbre fruitier se résigne
Quand de très loin ils lui font signe

Ils ont des poids ronds ou carrés
Des tambours des cerceaux dorés
L'ours et le singe animaux sages
Quêtent des sous sur leur passage. »

Guillaume Apollinaire, Saltimbanques

L’Orient évoqué aux Orientales est un songe, un monde de poésie qui traverse les océans pour déposer sa diversité et sa richesse sur les rives de la Loire. Cette manifestation se veut l’expression d’une diversité culturelle à la fois savante et populaire. Depuis onze ans maintenant, poètes, danseurs, baladins et musiciens dispensent ce qu’ils ont de plus beau à offrir : une force de vivre et d’être. Leur manière de sublimer le quotidien est aussi un peu la nôtre ici, dans cette cité de Saint-Florent-le-Vieil, où la vie, rythmée par les crues de la Loire, est à échelle humaine.

Le Festival est aussi une réponse à une réalité politique sans concessions, une réalité souvent intolérable pour les laissés-pour-compte de notre modernité. L’évasion qu’il procure constitue une parade à une actualité truffée de clichés sur le monde arabo-musulman et sur l’interminable conflit du Proche-Orient. L’histoire démontre que les civilisations dominantes, pour se justifier, ont besoin de leurs barbares et de leurs boucs émissaires.

Animés comme au premier jour par l’exigence absolue de qualité, nous voyagerons cette année de l’archipel indonésien aux îles de la Méditerranée, grâce à un théâtre d’ombres où les dieux renaissent à la lueur des bougies et aux voix des Tenores de Sardaigne qui déclament des chants des bergers, vestiges d’une Europe pastorale. Nous proposerons également d’explorer l’imagerie de l’Orient, telle qu’elle s’incarne dans le cinéma indien. L’Inde fera à nouveau le lien entre mondes contemporain et ancien avec ses magiciens de foire venus prodiguer leurs talents sur les Terrasses de l’abbaye. Voici donc le temps retrouvé des mêlas (fêtes populaires), car le Festival Les Orientales se réinvente comme une réjouissance à la portée de tous, visiteurs de passage ou esthètes des musiques d’Orient…

 

 
 
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